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Antonio va à l'école

Rencontre entre un auteur et son public

Molière au placard


Souvenir d’un cours de français particulièrement ennuyeux : Je suis en 6 éme , la prof nous dit que l’on va étudier un auteur de théâtre français. Il s’appelle Molière, il est mort il y a très très longtemps, il a écrit une pièce qui s’appelle L’Avare.
Soit.


Je commence à lire.
Les personnages parlent un français étrange.
Je ne me retrouve ni dans les situations qui sont évoquées ni dans l’humour de l’œuvre.
Très vite les mots m’indiffèrent et je laisse tomber le livre sur mon bureau en me disant que le théâtre n’est pas fait pour moi. Puis je m’endors les bras croisés sur la table, le nez sur une des répliques d’Harpagon, sûrement page 14.

Ironie du sort, aujourd’hui me voilà auteur de théâtre. Est-ce grâce -ou à cause- d’Harpagon ? Ou bien est-ce simplement parce qu’en grandissant je me suis rendu compte que j’adorais raconter des histoires par le biais du théâtre ? Je ne sais pas…

Le plus grand différent que je partage avec Molière c’est que lui est mort et que je suis encore vivant. Cette petite phrase n’est pas sans respect pour lui (j’ai appris à l’aimer avec le temps) mais c’est selon moi ce qui fait le cœur de mon projet de résidence d’auteur en milieu scolaire.
Être un auteur de théâtre contemporain pour la jeunesse, ça m’autorise à pousser Molière dans le placard à balai. On ferme le placard à clef, on scotche le trousseau sur un des quatre murs de la classe et on demande aux enfants (et aux enseignants) de l’oublier un peu ce Molière et d’arrêter de regarder le plafond.
Que Molière laisse la force des écritures contemporaines résonner dans les têtes blondes. Et qu’il cède la place à ses homologues contemporains un peu !
Parce que je pense que les auteurs d’aujourd’hui parlent du monde et de ses failles ou de ses rêves avec une poésie, un humour et une tendresse à la page, qui mérite d’être entendu. En tant qu’auteur de théâtre Jeunesse en résidence scolaire, je serai le passeur de ma pratique, un témoin nouveau qui dit « regardez ce qui se fait aujourd’hui avec le théâtre et les mots ! ».
D’autant qu’en étant en prise directe -dans la classe- avec les enfants, j’aurai, peut-être, le pouvoir de régénérer un peu l’image que l’on se fait de ceux qui grattent le papier ?


« Il est pas un peu jeune ? »
« Pourquoi il n’a pas de lunette ? »
« Il écrit à l’ordinateur ? »
« Il a pas un accent espagnol ? »


Autant de questions et d’interrogations qui nous rapprocherons sans doute et qui rendront mon métier d’écrivain moins obscur, opaque ou dépassé. Mais surtout qui nous permettront, ensemble, d’ouvrir les pages de mes oeuvres, en espérant qu’aucun ne s’endorme comme je l’ai fait.

 


Le théâtre comme un pas de côté


J’envisage ma présence d’auteur dramatique à l’école comme celui qui propose un pas de côté.
Un ailleurs dans un espace clos.
J’aime bien me dire que chaque fois que j’ouvrirai la porte pour rentrer dans la classe, le courant d’air qui s’en suivra mélangera les feuilles A4 contenant les leçons et créera des calligrammes aux sens étonnants. Parce qu’un artiste à l’école bouscule les habitudes. Sans doute qu’il efface la date soigneusement écrite au tableau et la remplace par un « Minute Papillon » plein de malice.
J’en ferai tout autant.
Loin de me préoccuper des fautes d’orthographe ou de conjugaison, je proposerai ma vision sensible des choses : Le fil tendre entre deux sœurs qui tentent de se remémorer leur passé. La maladresse touchante d’un garçon qui ne parvient pas à dire « je t’aime ». L’insolence d’une petite fille qui joue avec sa surdité. Autant de situation présente dans mes textes qui seront mastiquées, déjouées, re-créés durant la classe pour le plaisir du jeu et de l’instant « T ». Et qui permettront aux élèves de se (re)rencontrer par la traversée des textes que j’écris à leur destination. Car je crois que les enfants, plus que jamais, on besoin de fiction, d’histoires à entendre et à découvrir. Parce qu’elles parlent directement d’eux, ou de ceux qu’ils connaissent. Et j’ai la certitude qu’ils savent (si on les pousse un peu) y reconnaître la poésie, le drame, l’urgence, la joie du monde
dans lequel ils vivent et qui est le leur.
Toute fiction questionne le réel et je crois qu’être en prise avec l’oeuvre d’un auteur c’est faire le pas de côté nécessaire pour trouver de nouveaux mots. De nouveaux mots pour se définir soi-même, pour définir l’autre, la société, le monde…
C’est en résumé, un pas de plus vers le citoyen que nous serons demain, plus ouvert, plus poreux, qui n’a pas peur de changer son regard sur les choses et qui cligne plus souvent des yeux.

 

 

Écrire ce que je ne peux nommer


Quelques lignes pour conclure, plus intime, que j’ai du mal à nommer, mais qui font le sens et le sel de ma présence d’auteur parmi les enfants. Nathalie Sarraute dirait qu’il s’agit de mes « tropismes ». Faire intervenir un auteur dans l’école, à mon sens, c’est accepter l’invisible. C’est accepter dans la classe des choses qu’on ne pourra évaluer, qui ne pourront être notées sur vingt.
C’est se sentir légèrement déboussolé par la folie des mots dont le sens nous échappe et qui pourtant résonne en puissants échos.
C’est accepter les éclats de rires ou les pleurs, la colère, l’indignation, la mélancolie, la fringale de ceux qui veulent connaître la suite.
C’est se réconcilier avec la réalité de nos fictions.
C’est pouvoir recommencer juste en tournant la page.
C’est se jeter à l’encre avec l’espoir que l’eau sera douce.
C’est espérer que l’on ne se coupe pas avec le papier.
C’est rencontrer à nouveau les gens que l’on connait déjà.
C’est être surpris.
Et encore surpris,
Et encore surpris,
Et encore surpris,
Jusqu’à se surprendre de ne plus être surpris le vendredi.
Et puis lundi être surpris encore.
C’est sortir du rituel récré-classe-couloir-cahier-bureau-stylo.
Tout en étant à la récré. Dans la classe. Au fond de son propre couloir. Avec un cahier. A son bureau.
Perché sur son stylo.

 


Antonio Carmona